| Chers amis,
Je tiens à remercier tous les participants
à cette merveilleuse rencontre qui aura largement contribué
à alimenter notre réflexion sur notre responsabilité
commune devant l’histoire passée et l’histoire
à venir. Car, il s’agissait, ici, de «faire
l’histoire » en inscrivant nos actions dans la
trame historique de notre vie urbaine.
Venant de tous les horizons, nous avons pu partager,
discuter, débattre et, finalement, nous engager, tous ensemble,
à la préservation de notre héritage et à
son intégration harmonieuse à la modernité
de nos cités.
Nous avons, entre autres, conclu à la nécessaire
participation des citoyens qui, seule, garantit leur adhésion
à nos efforts et une saine appropriation du patrimoine commun.
Nous avons aussi convenu de l’urgence d’articuler, par
voie de politique ou autre, une vision à court et long termes
des interventions à caractère patrimonial.
Mais, ce que cette huitième rencontre mondiale
des villes historiques nous aura surtout permis de constater, c’est,
à la fois, l’universalité de la problématique
patrimoniale en milieu urbain, et la singularité de cette
urbanité telle qu’exprimée au fil des siècles
dans chaque cité, chaque communauté, chaque quartier
et lieu de vie.
Émergeant depuis peu de sociétés
fermées qui n’avaient guère besoin du sentiment
patrimonial pour préserver leur identité, nous sommes
désormais citoyens du grand village global. Nos cultures
éclatées ont un urgent besoin de signes extérieurs
du passage de notre histoire propre, ancrage identitaire essentiel
à la cohérence et la cohésion sociale. C’est
cette conscience soudaine de l’Autre et de l’Ailleurs,
produit dérivé d’une mondialisation par ailleurs
décriée, qui nous a tous ouverts à une conscience
de nous-mêmes et de notre héritage propre.
Souvent confrontées aux besoins criants,
aux pressions mercantiles, au manque de moyens ou de pouvoirs réels,
nos villes se sont donc réunies ici en quête d’un
mieux-vivre ensemble, en lien avec nos sources, en prise avec nos
objectifs, tant sur le plan local que sur le plan mondial. Nous
avons donc partagé nos expériences, nos erreurs et
nos victoires, et ouvert la porte à un véritable échange
des meilleures pratiques patrimoniales.
En ce domaine, Montréal a quelques bons coups à son
actif :
- Dès son élection, il y a deux ans, monsieur
le Maire Tremblay a choisi de nommer une Responsable politique
du Patrimoine et de la Culture ;
- Puis, il a choisi d’impliquer la société
civile dans un vaste processus de consultation, initié
dans chacun des arrondissements et des milieux concernés
pour culminer au Sommet de Montréal d’où
émergèrent les grands principes d’intervention
et furent établies les stratégies d’action
;
- Entre autres engagements issus de ce Sommet, fut créé
et inscrit dans la réglementation de la Ville, le
Conseil du Patrimoine qui ne peut, dès lors, être
abrogé au gré des mouvances électorales
;
- Nous sommes à mettre sur pied une véritable
Politique du Patrimoine, via les recherches et consultations
menées par un groupe de sages qui devra présenter
des propositions concrètes aux élus ;
- Nous poursuivons nos consultations
publiques sur le prochain plan d’urbanisme afin qu’il
bénéficie de l’expérience directe
des arrondissements et des résidants. Selon ce plan,
il y aura obligation de consultation et/ou de référendum,
dès qu’il y a dérogation.
|
Enfin, Montréal est, tout comme beaucoup
d’entre vous, à l’heure des partenariats tant
publics que privés.
Comme l’indiquait tantôt le Maire Tremblay,
nous misons une bonne part de nos succès sur la démocratie
participative et l’action citoyenne. Ce que nous décidons
de faire de notre patrimoine et de notre culture, reste, en définitive,
un choix de société. Nous croyons donc que la société
civile doit être partie prenante de ce choix, et qu’il
convient de s’associer les citoyennes et citoyens de nos villes,
les aînés, porteurs de mémoire, et les enfants,
porteurs de possible, dès la genèse d’un projet,
sans pour cela renoncer, évidemment, à notre devoir
de proposition et de décision.
Les ateliers de lundi nous ont fourni la gamme
quasi complète des défis et obstacles que rencontrent
la préservation d’un patrimoine vraiment signifiant
et son intégration au développement continu de la
Cité.
D’abord, le cas de la Nouvelle-Orléans
où, comme dans plusieurs de nos villes, s’opposent
la notion de « sentiment patrimonial », qui
relève du mythe entretenu par les mercantis et les promoteurs
à des fins de développement touristique, et la « conscience
patrimoniale » qui défend l’authenticité
de l’héritage et repose tant sur l’expérience
directe des citoyens que sur le savoir des experts.
Puis, le cas du Vieux Hanoi, aux prises avec la
difficile conciliation de la préservation d’un passé
plus que millénaire et l’amélioration de l’environnement
et de la qualité de vie de ses quelque 200 000 résidants.
Nous y avons, entre autres, abordé la question d’un
financement international spécifiquement dédié
à la préservation des villes patrimoniales, idée
reprise plus tard par nos collègues de Florence.
Nous avons ensuite profité de l’expérience
de terrain des institutions culturelles du Vieux-Montréal
pour stigmatiser le danger d’une muséification des
zones patrimoniales, et souligner toute l’importance d’une
volonté politique affirmée visant le maintien d’une
multifonctionnalité des quartiers patrimoniaux. Idée
développée plus avant par nos collègues de
Montpellier.
Puis, moment magique et preuve flagrante de l’utilité
de conférences comme celle-ci, une de nos conférencières
a soudainement réalisé qu’il faut parfois venir
au bout du monde pour dialoguer franchement de préservation
des paysages patrimoniaux avec le maire de sa propre ville ! Madame
Rezazadeh, puisque c’est d’elle dont il s’agit,
venait justement de nous entretenir des vices et vertus de la mondialisation
qui charrie, certes, une désolante standardisation des pratiques
dites « modernes », mais provoque également
un réseautage international qui, seul, permet de porter les
luttes patrimoniales locales sur la place publique mondiale.
L’urgence de développer une politique
de préservation du paysage patrimonial a d’ailleurs
été relancée par l’atelier suivant, portant
sur les travaux de la Commission de la capitale nationale, à
Ottawa, en regard du remarquable travail accompli en matière
de mise en valeur des patrimoines bleu, vert et paysager, malgré
certains conflits entre la préservation des richesses archéologiques
en sous-sol et l’aménagement projeté du territoire.
Plusieurs membres du Conseil du Patrimoine de Montréal et
du groupe-conseil qui élaborera notre politique patrimoniale
ayant participé à cet atelier, nous pouvons être
assurés que cet aspect sera désormais pris en compte.
Vint ensuite la présentation du programme
« Opération patrimoine architectural de Montréal »
qui responsabilise les citoyens, via la reconnaissance tangible
des efforts de sauvegarde et de mise en valeur par les propriétaires
d’immeubles, et le biais d’activités culturelles
liées à la découverte de ce patrimoine.
Nous avons terminé la journée en
évoquant la candidature du Vieux-Montréal, plaque
tournante des liaisons continentales et atlantiques, au titre de
Ville du Patrimoine mondial, et en établissant les valeurs
et principes communs qui nous engagent.
En table ronde, mardi matin, nous sommes revenus
sur cette notion essentielle de préservation du paysage urbain
et sur la nécessité de ne pas limiter nos efforts
aux seuls bâtiments de grand prestige. S’interrogeant
sur le « Comment choisir ? », nous avons reconnu
l’importance de l’intégration, la convivialité,
la pérennité du milieu patrimonial et la responsabilisation
des citoyens qui l’habitent et y nourrissent leur sentiment
d’appartenance. Bel exemple fut donné de ce concept
de conservation des zones protégées par la Ville de
Vienne, via la protection des petits villages typiques qui sont
maintenant inclus dans la Cité.
Les programmes de subventions à la restauration
du patrimoine privé mis en place par Vienne et Budapest ont,
d’autre part, permis de soulever la question de leurs possibles
effets pervers. J’ai moi-même évoqué le
cas fréquent où l’augmentation soudaine de la
valeur foncière et des taxes municipales afférentes
provoque une forte spéculation immobilière et une
gentrification rapide des quartiers restaurés. Vienne a paré
ce danger spéculatif en assujettissant ces subventions à
une interdiction de revente de 5 ans. Quant à Budapest, qui
n’applique pas de taxe foncière, elle règle
le problème en portant cet interdit de revente à 10
ans.
Puis la ville de Xi’an, cité tout
à la fois millénaire et moderne, nous a présenté
une vision claire de préservation de son patrimoine, dans
le cadre d’un développement urbain accéléré
et dans l’optique d’un usage touristique de cette vitrine
culturelle. Porteur de la notion « d’espaces mixtes »,
Xi’an a également souligné le devoir que nous
avons tous de préserver notre patrimoine pour le bénéfice
non seulement de nos commettants mais aussi pour l’enrichissement
de l’humanité tout entière.
Résultat, tout comme Montréal, de
la fusion de plusieurs agglomérations, Budapest nous a, pour
sa part, mis en garde contre une décentralisation trop poussée
qui paralyse et parfois compromet toute action concertée.
J’ai moi-même évoqué le cas de Montréal
qui, fort centralisée jusqu’à tout récemment,
cherche désormais à donner plus de pouvoir à
ses arrondissements, tout en réaffirmant sa responsabilité
ultime en ces matières telle qu’elle sera définie
et sanctionnée par son Conseil du Patrimoine et sa toute
prochaine Politique du Patrimoine.
Vint ensuite la question, très sensible
au Québec, de la préservation du patrimoine religieux
souvent menacé de destruction ou de récupération
à des fins commerciales. Fut également évoqué
le besoin d’une certaine démocratisation du processus
présidant aux choix patrimoniaux.
La deuxième table ronde nous apporta les
lumières de Kyoto qui a su préserver les archétypes
architecturaux ancestraux et la qualité de vie de ses concitoyens
tout en permettant son développement économique et
social, grâce à de nombreux partenariats croisés.
Pour le Maire de Québec, il faut également
harmoniser ces notions et trouver l’équilibre entre
les intérêts des mercantiles et la réalité
urbaine. Pour ce faire, il faut connaître et reconnaître
son territoire, ses partenaires et ses enjeux pour mieux choisir
ses lieux et moyens d’intervention.
Mais comment réussir la préservation
sans argent et sans expertise locale ? Telle est la question posée
par Kazan, joyau millénaire de l’humanité qui
ne doit sa restauration qu’à un effort, encore bien
modeste, de la communauté internationale.
Entre autres moyens pour combler ces manques, madame
Phyllis Lambert propose l’action citoyenne, via la restauration
et la mise en valeur des vieux quartiers par le biais des coopératives
d’habitation. Et nous rappelle que c’est Héritage
Montréal, regroupement de citoyens et d’experts, qui,
par ses pressions sur le gouvernement fédéral, a sauvé
le Vieux Port et la plupart des bâtiments patrimoniaux qui
font aujourd’hui notre fierté.
Mais, Montpellier insiste sur la responsabilité
ultime qu’ont les élus de faire les choix conformes
au « bien commun » et au « bien
public », ce qui n’est pas la même chose
! C’est à eux qu’il revient de créer les
outils législatifs et réglementaires, stratégiques
et logistiques qui instrumentent ces choix.
Déplorant enfin que les instances financières,
fort centralisées, ne suivent pas le mouvement de décentralisation
du pouvoir décisionnel vers les collectivités, la
représentante de ONU-Habitat nous convie à déterminer
clairement qui doit être consulté, comment et dans
quelle limite d’intervention. Soulignant que les droits patrimoniaux
doivent s’inscrire dans le respect du droit fondamental à
l’habitat et à la salubrité, elle a par ailleurs
stigmatisé l’état inquiétant du patrimoine
mondial de l’eau, vecteur tant de pathologies et de conflits
armés que de développement et de prospérité.
En après-midi, nous avons touché
la grande question de la mise en valeur du patrimoine comme dépense
ou comme investissement. Nous avons pu constater qu’une prise
en compte du patrimoine dans le développement économique
de nos villes permet de regarder son financement non plus comme
une contrainte, mais comme un investissement consenti dans le contexte
d’une stratégie à long terme. Nous est également
apparue l’urgence du développement d’une théorie
économique du patrimoine, et de politiques du patrimoine
qui s’appuient sur un vrai partenariat entre l’État
et les propriétaires privés ou publics. Les politiques
patrimoniales doivent pouvoir s’inscrire dans le temps et
dans la longévité, de manière à traverser
les zones et les périodes de pouvoir périodiques.
Les gens de Saguenay sont venus nous parler de
l’intégration de tous les efforts de revitalisation
des quartiers anciens dans une politique de gestion urbaine globale,
directement soutenue par la municipalité. Puis, Florence
est venue partager son expérience d’autogestion et
de partenariat avec les banques et les sociétés privées,
tout en rappelant que la préservation des richesses d’une
grande ville patrimoniale doit également être de la
responsabilité de tous les peuples du monde.
Enfin, nous nous sommes penchés, mercredi
matin, sur l’importance des inventaires patrimoniaux comme
outils tant de démocratie que de bonne gestion, et sur la
nécessité absolue de convergence et de consultation
internationale via les instances onusiennes, tel ONU-Habitat.
Forts de ces multiples échanges et des discussions
fructueuses qui accompagnèrent nos pauses et repas, nous
avons donc convenu d’agir de concert en signant la Déclaration
de Montréal par laquelle nous reconnaissons :
- Toute l’importance du patrimoine urbain, la diversité
de son expression et la nécessité d’interactions
entre nos communautés ;
- La responsabilité des autorités municipales
en matière patrimoniale ;
- L’urgence à associer la société
civile à nos efforts de préservation, via
l’information, la consultation et la concertation
avec les populations concernées et nos partenaires
privés, publics et suprapublics, tel ONU-Habitat
;
- Et, conformément à l’obligation de
reddition de compte des décideurs, la nécessité
de rendre public nos intentions en matière de patrimoine,
les principes qui nous guideront, la nature de notre intervention
et des échéanciers précis et crédibles
à notre action.
|
Ces engagements sont lourds de conséquences
et doivent marquer un véritable tournant de notre histoire
urbaine. Refusant de niveler et de banaliser la vie, le passé
et l’avenir, refusant de nous enfermer dans des villes musées
ou des villes spectacles, nous devons, à compter d’aujourd’hui,
« faire l’histoire » et nous inscrire,
maintenant et à jamais, dans la suite du Monde.
Espérant que votre séjour parmi nous
a su soulever les bonnes questions et amorcer quelques réponses,
et dans l’attente de vous retrouver tous à Gyeongju,
en 2005, et à Ballarat en 2006, je vous souhaite un excellent
retour en vos foyers.
Merci encore et à la prochaine.
Montréal, le 8 octobre 2003
|