8e Conférence mondiale des villes historiques
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Allocution de clôture
Par madame Helen Fotopulos

membre du comité exécutif de la Ville de Montréal,
responsable de la culture et du patrimoine

Chers amis,

Je tiens à remercier tous les participants à cette merveilleuse rencontre qui aura largement contribué à alimenter notre réflexion sur notre responsabilité commune devant l’histoire passée et l’histoire à venir. Car, il s’agissait, ici, de «faire l’histoire » en inscrivant nos actions dans la trame historique de notre vie urbaine.

Venant de tous les horizons, nous avons pu partager, discuter, débattre et, finalement, nous engager, tous ensemble, à la préservation de notre héritage et à son intégration harmonieuse à la modernité de nos cités.

Nous avons, entre autres, conclu à la nécessaire participation des citoyens qui, seule, garantit leur adhésion à nos efforts et une saine appropriation du patrimoine commun. Nous avons aussi convenu de l’urgence d’articuler, par voie de politique ou autre, une vision à court et long termes des interventions à caractère patrimonial.

Mais, ce que cette huitième rencontre mondiale des villes historiques nous aura surtout permis de constater, c’est, à la fois, l’universalité de la problématique patrimoniale en milieu urbain, et la singularité de cette urbanité telle qu’exprimée au fil des siècles dans chaque cité, chaque communauté, chaque quartier et lieu de vie.

Émergeant depuis peu de sociétés fermées qui n’avaient guère besoin du sentiment patrimonial pour préserver leur identité, nous sommes désormais citoyens du grand village global. Nos cultures éclatées ont un urgent besoin de signes extérieurs du passage de notre histoire propre, ancrage identitaire essentiel à la cohérence et la cohésion sociale. C’est cette conscience soudaine de l’Autre et de l’Ailleurs, produit dérivé d’une mondialisation par ailleurs décriée, qui nous a tous ouverts à une conscience de nous-mêmes et de notre héritage propre.

Souvent confrontées aux besoins criants, aux pressions mercantiles, au manque de moyens ou de pouvoirs réels, nos villes se sont donc réunies ici en quête d’un mieux-vivre ensemble, en lien avec nos sources, en prise avec nos objectifs, tant sur le plan local que sur le plan mondial. Nous avons donc partagé nos expériences, nos erreurs et nos victoires, et ouvert la porte à un véritable échange des meilleures pratiques patrimoniales.

En ce domaine, Montréal a quelques bons coups à son actif :

  • Dès son élection, il y a deux ans, monsieur le Maire Tremblay a choisi de nommer une Responsable politique du Patrimoine et de la Culture ;
  • Puis, il a choisi d’impliquer la société civile dans un vaste processus de consultation, initié dans chacun des arrondissements et des milieux concernés pour culminer au Sommet de Montréal d’où émergèrent les grands principes d’intervention et furent établies les stratégies d’action ;
  • Entre autres engagements issus de ce Sommet, fut créé et inscrit dans la réglementation de la Ville, le Conseil du Patrimoine qui ne peut, dès lors, être abrogé au gré des mouvances électorales ;
  • Nous sommes à mettre sur pied une véritable Politique du Patrimoine, via les recherches et consultations menées par un groupe de sages qui devra présenter des propositions concrètes aux élus ;
  • Nous poursuivons nos consultations publiques sur le prochain plan d’urbanisme afin qu’il bénéficie de l’expérience directe des arrondissements et des résidants. Selon ce plan, il y aura obligation de consultation et/ou de référendum, dès qu’il y a dérogation.

Enfin, Montréal est, tout comme beaucoup d’entre vous, à l’heure des partenariats tant publics que privés.

Comme l’indiquait tantôt le Maire Tremblay, nous misons une bonne part de nos succès sur la démocratie participative et l’action citoyenne. Ce que nous décidons de faire de notre patrimoine et de notre culture, reste, en définitive, un choix de société. Nous croyons donc que la société civile doit être partie prenante de ce choix, et qu’il convient de s’associer les citoyennes et citoyens de nos villes, les aînés, porteurs de mémoire, et les enfants, porteurs de possible, dès la genèse d’un projet, sans pour cela renoncer, évidemment, à notre devoir de proposition et de décision.

Les ateliers de lundi nous ont fourni la gamme quasi complète des défis et obstacles que rencontrent la préservation d’un patrimoine vraiment signifiant et son intégration au développement continu de la Cité.

D’abord, le cas de la Nouvelle-Orléans où, comme dans plusieurs de nos villes, s’opposent la notion de « sentiment patrimonial », qui relève du mythe entretenu par les mercantis et les promoteurs à des fins de développement touristique, et la « conscience patrimoniale » qui défend l’authenticité de l’héritage et repose tant sur l’expérience directe des citoyens que sur le savoir des experts.

Puis, le cas du Vieux Hanoi, aux prises avec la difficile conciliation de la préservation d’un passé plus que millénaire et l’amélioration de l’environnement et de la qualité de vie de ses quelque 200 000 résidants. Nous y avons, entre autres, abordé la question d’un financement international spécifiquement dédié à la préservation des villes patrimoniales, idée reprise plus tard par nos collègues de Florence.

Nous avons ensuite profité de l’expérience de terrain des institutions culturelles du Vieux-Montréal pour stigmatiser le danger d’une muséification des zones patrimoniales, et souligner toute l’importance d’une volonté politique affirmée visant le maintien d’une multifonctionnalité des quartiers patrimoniaux. Idée développée plus avant par nos collègues de Montpellier.

Puis, moment magique et preuve flagrante de l’utilité de conférences comme celle-ci, une de nos conférencières a soudainement réalisé qu’il faut parfois venir au bout du monde pour dialoguer franchement de préservation des paysages patrimoniaux avec le maire de sa propre ville ! Madame Rezazadeh, puisque c’est d’elle dont il s’agit, venait justement de nous entretenir des vices et vertus de la mondialisation qui charrie, certes, une désolante standardisation des pratiques dites « modernes », mais provoque également un réseautage international qui, seul, permet de porter les luttes patrimoniales locales sur la place publique mondiale.

L’urgence de développer une politique de préservation du paysage patrimonial a d’ailleurs été relancée par l’atelier suivant, portant sur les travaux de la Commission de la capitale nationale, à Ottawa, en regard du remarquable travail accompli en matière de mise en valeur des patrimoines bleu, vert et paysager, malgré certains conflits entre la préservation des richesses archéologiques en sous-sol et l’aménagement projeté du territoire. Plusieurs membres du Conseil du Patrimoine de Montréal et du groupe-conseil qui élaborera notre politique patrimoniale ayant participé à cet atelier, nous pouvons être assurés que cet aspect sera désormais pris en compte.

Vint ensuite la présentation du programme « Opération patrimoine architectural de Montréal » qui responsabilise les citoyens, via la reconnaissance tangible des efforts de sauvegarde et de mise en valeur par les propriétaires d’immeubles, et le biais d’activités culturelles liées à la découverte de ce patrimoine.

Nous avons terminé la journée en évoquant la candidature du Vieux-Montréal, plaque tournante des liaisons continentales et atlantiques, au titre de Ville du Patrimoine mondial, et en établissant les valeurs et principes communs qui nous engagent.

En table ronde, mardi matin, nous sommes revenus sur cette notion essentielle de préservation du paysage urbain et sur la nécessité de ne pas limiter nos efforts aux seuls bâtiments de grand prestige. S’interrogeant sur le « Comment choisir ? », nous avons reconnu l’importance de l’intégration, la convivialité, la pérennité du milieu patrimonial et la responsabilisation des citoyens qui l’habitent et y nourrissent leur sentiment d’appartenance. Bel exemple fut donné de ce concept de conservation des zones protégées par la Ville de Vienne, via la protection des petits villages typiques qui sont maintenant inclus dans la Cité.

Les programmes de subventions à la restauration du patrimoine privé mis en place par Vienne et Budapest ont, d’autre part, permis de soulever la question de leurs possibles effets pervers. J’ai moi-même évoqué le cas fréquent où l’augmentation soudaine de la valeur foncière et des taxes municipales afférentes provoque une forte spéculation immobilière et une gentrification rapide des quartiers restaurés. Vienne a paré ce danger spéculatif en assujettissant ces subventions à une interdiction de revente de 5 ans. Quant à Budapest, qui n’applique pas de taxe foncière, elle règle le problème en portant cet interdit de revente à 10 ans.

Puis la ville de Xi’an, cité tout à la fois millénaire et moderne, nous a présenté une vision claire de préservation de son patrimoine, dans le cadre d’un développement urbain accéléré et dans l’optique d’un usage touristique de cette vitrine culturelle. Porteur de la notion « d’espaces mixtes », Xi’an a également souligné le devoir que nous avons tous de préserver notre patrimoine pour le bénéfice non seulement de nos commettants mais aussi pour l’enrichissement de l’humanité tout entière.

Résultat, tout comme Montréal, de la fusion de plusieurs agglomérations, Budapest nous a, pour sa part, mis en garde contre une décentralisation trop poussée qui paralyse et parfois compromet toute action concertée. J’ai moi-même évoqué le cas de Montréal qui, fort centralisée jusqu’à tout récemment, cherche désormais à donner plus de pouvoir à ses arrondissements, tout en réaffirmant sa responsabilité ultime en ces matières telle qu’elle sera définie et sanctionnée par son Conseil du Patrimoine et sa toute prochaine Politique du Patrimoine.

Vint ensuite la question, très sensible au Québec, de la préservation du patrimoine religieux souvent menacé de destruction ou de récupération à des fins commerciales. Fut également évoqué le besoin d’une certaine démocratisation du processus présidant aux choix patrimoniaux.

La deuxième table ronde nous apporta les lumières de Kyoto qui a su préserver les archétypes architecturaux ancestraux et la qualité de vie de ses concitoyens tout en permettant son développement économique et social, grâce à de nombreux partenariats croisés.

Pour le Maire de Québec, il faut également harmoniser ces notions et trouver l’équilibre entre les intérêts des mercantiles et la réalité urbaine. Pour ce faire, il faut connaître et reconnaître son territoire, ses partenaires et ses enjeux pour mieux choisir ses lieux et moyens d’intervention.

Mais comment réussir la préservation sans argent et sans expertise locale ? Telle est la question posée par Kazan, joyau millénaire de l’humanité qui ne doit sa restauration qu’à un effort, encore bien modeste, de la communauté internationale.

Entre autres moyens pour combler ces manques, madame Phyllis Lambert propose l’action citoyenne, via la restauration et la mise en valeur des vieux quartiers par le biais des coopératives d’habitation. Et nous rappelle que c’est Héritage Montréal, regroupement de citoyens et d’experts, qui, par ses pressions sur le gouvernement fédéral, a sauvé le Vieux Port et la plupart des bâtiments patrimoniaux qui font aujourd’hui notre fierté.

Mais, Montpellier insiste sur la responsabilité ultime qu’ont les élus de faire les choix conformes au « bien commun » et au « bien public », ce qui n’est pas la même chose ! C’est à eux qu’il revient de créer les outils législatifs et réglementaires, stratégiques et logistiques qui instrumentent ces choix.

Déplorant enfin que les instances financières, fort centralisées, ne suivent pas le mouvement de décentralisation du pouvoir décisionnel vers les collectivités, la représentante de ONU-Habitat nous convie à déterminer clairement qui doit être consulté, comment et dans quelle limite d’intervention. Soulignant que les droits patrimoniaux doivent s’inscrire dans le respect du droit fondamental à l’habitat et à la salubrité, elle a par ailleurs stigmatisé l’état inquiétant du patrimoine mondial de l’eau, vecteur tant de pathologies et de conflits armés que de développement et de prospérité.

En après-midi, nous avons touché la grande question de la mise en valeur du patrimoine comme dépense ou comme investissement. Nous avons pu constater qu’une prise en compte du patrimoine dans le développement économique de nos villes permet de regarder son financement non plus comme une contrainte, mais comme un investissement consenti dans le contexte d’une stratégie à long terme. Nous est également apparue l’urgence du développement d’une théorie économique du patrimoine, et de politiques du patrimoine qui s’appuient sur un vrai partenariat entre l’État et les propriétaires privés ou publics. Les politiques patrimoniales doivent pouvoir s’inscrire dans le temps et dans la longévité, de manière à traverser les zones et les périodes de pouvoir périodiques.

Les gens de Saguenay sont venus nous parler de l’intégration de tous les efforts de revitalisation des quartiers anciens dans une politique de gestion urbaine globale, directement soutenue par la municipalité. Puis, Florence est venue partager son expérience d’autogestion et de partenariat avec les banques et les sociétés privées, tout en rappelant que la préservation des richesses d’une grande ville patrimoniale doit également être de la responsabilité de tous les peuples du monde.

Enfin, nous nous sommes penchés, mercredi matin, sur l’importance des inventaires patrimoniaux comme outils tant de démocratie que de bonne gestion, et sur la nécessité absolue de convergence et de consultation internationale via les instances onusiennes, tel ONU-Habitat.

Forts de ces multiples échanges et des discussions fructueuses qui accompagnèrent nos pauses et repas, nous avons donc convenu d’agir de concert en signant la Déclaration de Montréal par laquelle nous reconnaissons :

  • Toute l’importance du patrimoine urbain, la diversité de son expression et la nécessité d’interactions entre nos communautés ;
  • La responsabilité des autorités municipales en matière patrimoniale ;
  • L’urgence à associer la société civile à nos efforts de préservation, via l’information, la consultation et la concertation avec les populations concernées et nos partenaires privés, publics et suprapublics, tel ONU-Habitat ;
  • Et, conformément à l’obligation de reddition de compte des décideurs, la nécessité de rendre public nos intentions en matière de patrimoine, les principes qui nous guideront, la nature de notre intervention et des échéanciers précis et crédibles à notre action.

Ces engagements sont lourds de conséquences et doivent marquer un véritable tournant de notre histoire urbaine. Refusant de niveler et de banaliser la vie, le passé et l’avenir, refusant de nous enfermer dans des villes musées ou des villes spectacles, nous devons, à compter d’aujourd’hui, « faire l’histoire » et nous inscrire, maintenant et à jamais, dans la suite du Monde.

Espérant que votre séjour parmi nous a su soulever les bonnes questions et amorcer quelques réponses, et dans l’attente de vous retrouver tous à Gyeongju, en 2005, et à Ballarat en 2006, je vous souhaite un excellent retour en vos foyers.

Merci encore et à la prochaine.

 

Montréal, le 8 octobre 2003

 
 
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12 novembre 2003